Ma Mère, mon père et mes cheveux

Publié le 19 mai 2026 à 16:32

La Bourgogne-Franche-Comté fut le territoire sain qui fut missionné pour envoyer sur mon chemin un lisseur doté de son pouvoir : celui de casser la texture naturelle de mes cheveux. La campagne est un terrain d’aventure où l’exploration est de mise, surtout à vélo. Mes rêves d’enfant se sont brisés sur ce sol, là où je rêvais d’être pilote de chasse et où ma mère peignait mes cheveux avec entrain pour les rendre plus lisses, tandis que mon père s’attelait, de temps à autre, à les tresser.

Ma mère d’accueil exerçait le coiffage comme un sacerdoce, un dévouement, une mission qui lui était allouée : celle de faire disparaître la texture épaisse de mes cheveux, à la fois bouclés, frisés et très indisciplinés. Je ne comprenais pas pourquoi elle allait si vite. J’étais debout, dos à elle, et l’entendais parfois murmurer d’une voix douce : « Tu as des nœuds partout. »

Avec du recul, j’aurais voulu lui dire : « Maman, continue de brosser autant que tu veux, ils seront toujours ainsi : épais et indisciplinés. »

Quant à mon père, j’avais l’impression qu’il encourageait mes cheveux à n’en faire qu’à leur tête. Ce qui me conduisait parfois, comme résignée face aux différentes textures, à les laisser respirer la liberté. Parfois, je lui demandais de me tresser les cheveux. C’était alors un moment de détente absolue : assise sur le tabouret de la salle de bain, regardant par la fenêtre, mon père d’accueil séparait mes cheveux avec précision et veillait à ne pas me faire mal.

C’est alors que j’ai compris que le coiffage, pour mon père, était un rituel durant lequel il disposait plusieurs peignes sur le lavabo. Un jour, il lança : « Tu as de beaux cheveux, ils me rappellent ceux de ma mère, Iralise. »

Mon histoire avec mes cheveux a toujours été complexe. Je suis passée des cheveux tirés en arrière, attachés en chignon, au lissage, au tressage et au défrisage. Dénaturer mes cheveux était une action mécanique, sans grande réflexion profonde sur qui je suis réellement. J’y trouvais un certain bénéfice : passer deux heures devant mon miroir à lisser mes cheveux était moins coûteux que la souffrance psychique que pourrait engendrer la perte d’un statut social ou d’une place dans un groupe.

Ce que j’ai compris bien plus tard, c’est que mon insatisfaction capillaire, qui peut paraître superficielle, révèle une quête identitaire profonde. Mes cheveux sont un marqueur identitaire auquel la fuite n’est plus envisageable.

Comme d’autres mouvements luttant contre les oppressions, le racisme et promouvant la santé des femmes, le mouvement nappy (« heureuse au naturel ») participe à ma révolution capillaire et tente de ne pas dénaturer mes cheveux aux différentes textures. Toutefois, mon lisseur est toujours dans le placard de la salle de bain, avec comme promesse de rendre mes cheveux lisses.

Aimer mes cheveux est une histoire complexe dans laquelle je continue de naviguer entre mon héritage ethnique et les fantasmes identitaires que mes parents d’accueil ont projetés sur moi.

À vous, chers lecteurs, il ne s’agit pas ici de critiquer le fait de dénaturer le cheveu, mais plutôt de comprendre, à travers le peigne de mes parents d’accueil, le lien entre l’identité ethnique, les projections parentales sur l’enfant et la reproduction capillaire transgénérationnelle.

Love your hair :)